Chez le libraire

Shonda Rhimes sait dire « oui », et mes jambes n’ont jamais été aussi belles

En 2015, alors que j’étais probablement dans mon lit, à repousser la sonnerie de mon réveil pour la dixième fois, Shonda Rhimes, elle, gérait un véritable empire (Shondaland), accumulait les projets en plus de superviser Grey’s Anatomy et Scandal et écrivait un livre sobrement intitulé Year Of Yes : How to Dance It Out, Stand In the Sun and Be Your Own Person. 

Comme je n’ai pas pris la peine de faire attention au titre, je me suis lancé dans ce livre, persuadé d’en apprendre davantage sur son quotidien de showrunner et de productrice. Belle erreur de ma part, puisque que c’est en vérité un pur livre de développement personnel. Sacrée déconvenue, puisque je ne suis vraiment pas fan de ce genre de livres. Alors, en plus, lorsque l’auteure commence par dire qu’elle ne fait que mentir, tout le temps, à tout le monde, on se demande si ce qu’on s’apprête à lire n’est pas qu’un énorme ramassis de bêtises destinées à entretenir, voire faire évoluer, nos complexes les plus coriaces.

Je pense qu’on peut ressortir de ce livre de deux façons. Certains seront reboostés et voueront une admiration sans limite à la grande Shonda Rhimes, celle qui a sû s’imposer comme une des figures les plus importantes du divertissement télévisuel en ce début de 21e siècle. D’autres, dont je fais partie, seront bien plus partagés et dubitatifs.

Partagés, d’abord, parce qu’à chaque fois qu’elle prend une position forte et engagée sur un sujet, elle ne peut s’empêcher de culpabiliser directement ou indirectement ceux et celles qui auront fait des choix différents. L’exemple qui m’a le plus marqué est celui des choix qu’elle a faits par rapport à l’éducation de ses trois enfants. Elle écrit en toute honnêté que lorsqu’on lui demande (sans arrêt, alors que la question est super chiante et sous-entend plein de trucs débiles) « Comment arrivez-vous à tout gérer ? », elle répond « Je n’y arrive pas. Lorsque j’ai du succès dans un domaine, ça veut très probablement dire que j’échoue dans un autre. Lorsque j’écris un scenario génial pour Scandal, je manque l’heure du bain ou de l’histoire du soir. Si je suis chez moi en train de coudre les déguisements d’Halloween de mes enfants, c’est que je néglige probablement un script que j’étais censée réécrire. » C’est un passage fort durant lequel elle déclare aussi se faire beaucoup aider, notamment par la nourrice de ses enfants. Ça aurait été parfait si elle s’était arrêtée là, mais non. Plus loin, elle rabaisse les femmes qui sont restées au foyer et font des gateaux avec leurs enfants pour l’école. Pourquoi tenir un discours si fort et progressiste, pour au final, établir une espèce de compétition entre les différentes mères du monde ?

Et il en va de même au sujet de son régime. Il est vrai que Shonda Rhimes s’est transformée physiquement en quelques années. Elle explique tellement bien le phénomène de comfort food, ce que la bouffe fait à l’âme tout en détruisant le corps. Elle explique également très bien le fait que l’activité physique est quelque chose qui semble insurmontable pour beaucoup d’êtres humains. Et enfin, elle explique encore mieux qu’au jeu de la génétique, on est pas tous égaux. Où était-elle, il y a quelques années ? J’aurais bien aimé brandir ces quelques pages dans la tronche de tous les neuneus (bien souvent, des médecins) qui m’ont répété qu’il fallait manger mieux et faire du sport. On suit donc son combat, puisque oui, c’est un véritable combat. Et c’est réellement inspirant et positif. Puis patatras, en filigrane, petit à petit, elle installe l’idée de « quand on veut, on peut ». La volonté ferait donc maigrir. Sans commentaire. Surtout lorsqu’on en profite pour parler d’un séjour dans un centre d’amincissement qui coute 10 SMIC la semaine.

Shonda aurait-elle deux personnalités qui se seraient disputé la plume lors de la rédaction de son livre ?

J’ai aussi dit que j’étais ressorti dubitatif de cette lecture. Alors que je suis fan des séries Shondaland depuis les débuts de Grey’s Anatomy, je n’ai jamais su quoi penser de la relation étrange qu’entretenait Shonda Rhimes avec les médias en général. Ce livre nous éclaire grandement sur ses craintes, sur le combat qu’elle a mené contre elle-même, sur sa relation avec le public. Elle nous raconte comment elle a appris justement à dire oui aux invitations plutôt que de les décliner à cause de sa peur des autres. On ressent toute la douleur qu’elle a pu éprouver à une époque rien qu’à l’idée de participer à une conférence de presse. Shonda Rhimes a également l’air d’avoir souffert durement du syndrome de l’imposteur. Le problème, c’est qu’au bout d’un moment, on commence à se demander si on ne serait pas en train de se faire enfumer par la grande prêtresse de la fiction. Son récit transpire trop l’assurance et l’estime de soi pour quelqu’un de si insecure à la base. Elle liste ses succès et vante ses mérites à longueur de pages. Je suis moi-même extrêmement mal à l’aise en société, sans arrêt en train de mettre en doute mes capacités et mon aptitude à intéresser les gens. Son discours me parait tellement à des lieues de ce que quelqu’un comme moi pourrait écrire… On en vient, du coup, à douter de la réalité de ce qu’elle est en train de nous dire. Si elle avait pas passé son temps à nous dire qu’elle était une grande menteuse, peut-être que je me serais jamais posé la question. Mais le fait est là. Est-ce que tout ça ne serait pas juste un étalage de fausse modestie et de condescendance ? Je suis peut-être juste jaloux…

Au final, alors que je pensais en apprendre plus sur l’une de mes idoles dans ce milieu-là (qu’on aime ou qu’on aime pas, le fait est là, elle a créé sa marque, renouvelé un genre, participé à une meilleure représentation dans les séries télé, c’est une grande artiste et une grande business woman), j’ai refermé ces mémoires en plein doute sur les réelles motivations de ces dernières. N’était-ce pas juste un immense égotrip écrit par elle, pour elle et à sa gloire ?

 

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